Fondements scientifiques de la dentisterie intégrative
La dentisterie intégrative considère la santé bucco-dentaire comme une composante de la santé générale.
Elle ne consiste pas à attribuer systématiquement à la bouche l’origine de troubles généraux, mais à rechercher les interactions susceptibles d’exister entre les dents, le parodonte, l’occlusion, les fonctions oro-faciales, les matériaux dentaires, l’inflammation, le microbiote et l’état général du patient.
Son objectif est de réunir les données de l’examen clinique, de l’imagerie, de l’histoire médicale et dentaire du patient, des connaissances scientifiques disponibles et de l’expérience clinique afin de construire une prise en charge aussi cohérente, prudente et individualisée que possible.
Que signifie « respecter le vivant » ?
Dans notre approche de la médecine intégrative, le vivant désigne l’organisme considéré comme un système biologique dynamique, organisé et interdépendant, capable de maintenir et de restaurer ses équilibres par des mécanismes permanents de régulation, d’adaptation, de réparation et de renouvellement.
Respecter le vivant consiste à préserver autant que possible ces capacités biologiques, à identifier et réduire les contraintes susceptibles de les perturber, et à intervenir de la manière la plus appropriée et la moins invasive possible lorsque cela est nécessaire.
1. Rechercher les perturbations dentaires susceptibles d’interférer avec la santé
Certaines pathologies bucco-dentaires peuvent évoluer longtemps avec peu ou pas de symptômes.
Les maladies parodontales, certaines infections péri-apicales, des lésions endodontiques ou d’autres foyers inflammatoires peuvent ainsi persister silencieusement.
La littérature scientifique établit notamment des relations entre la maladie parodontale et plusieurs pathologies générales, parmi lesquelles les maladies cardiovasculaires et le diabète.
Ces associations ne signifient pas qu’une pathologie dentaire constitue nécessairement la cause d’une maladie générale. Elles montrent cependant que la santé bucco-dentaire participe à un environnement inflammatoire, immunitaire et microbien qui ne peut être totalement dissocié du reste de l’organisme.
Notre démarche consiste donc à rechercher ces foyers, à les objectiver et à déterminer leur importance clinique avant d’envisager leur traitement.
Pour en savoir plus : Parodontologie non invasive
2. Comprendre avant de traiter
Dans une situation complexe, la première intervention envisagée n’est pas nécessairement celle qui produira le plus grand bénéfice.
Avant d’ajouter un traitement, nous cherchons autant que possible à comprendre quelles contraintes peuvent limiter les capacités d’adaptation du patient et lesquelles peuvent être réduites.
Il peut notamment s’agir de facteurs dentaires, parodontaux, occlusaux, fonctionnels, inflammatoires ou liés aux biomatériaux présents en bouche.
Ces éléments ne sont pas considérés isolément.
C’est leur coexistence, leur accumulation, leur évolution et leur interaction avec le terrain du patient qui doivent être prises en considération.
Cette recherche constitue, dans notre pratique, l’une des premières étapes de toute démarche intégrative : identifier les contraintes du vivant afin de créer les conditions les plus favorables au soin.
3. Remonter vers les causes : questionner plusieurs fois « Pourquoi ? »
Traiter un symptôme sans rechercher ce qui peut l’entretenir risque parfois de conduire à agir sur la conséquence plutôt que sur le problème lui-même.
Notre raisonnement clinique s’inspire notamment du principe des « 5 Pourquoi », développé dans le Toyota Production System : lorsqu’un problème est identifié, la question « Pourquoi ? » est répétée afin de dépasser progressivement sa manifestation apparente et de rechercher ses causes profondes.
En santé, cette démarche doit naturellement être adaptée : une pathologie peut résulter de plusieurs facteurs concomitants, et il n’existe pas nécessairement une cause unique.
Le questionnement devient alors :
Pourquoi ce problème est-il apparu ?
Pourquoi persiste-t-il ?
Quels facteurs peuvent l’entretenir ?
Lesquels pouvons-nous objectiver ?
Lesquels sont modifiables ?
Et parmi ceux-ci, sur lequel devons-nous agir en priorité ?
Cette démarche permet de ne pas s’arrêter à la première explication disponible et de conserver une vision ouverte de la situation clinique.
4. Rechercher le meilleur effet de levier thérapeutique
Une approche intégrative ne consiste pas à multiplier les traitements.
Elle cherche au contraire à identifier, parmi les contraintes modifiables, celle sur laquelle l’action la plus simple, la moins invasive et la plus respectueuse du vivant est susceptible d’apporter le bénéfice le plus important.
Cette recherche du meilleur effet de levier thérapeutique conduit à hiérarchiser les interventions selon plusieurs principes :
Préserver avant de remplacer.
Réduire une contrainte avant d’en ajouter une nouvelle.
Restaurer une fonction lorsque cela est possible.
Intervenir aussi peu que nécessaire.
Observer les effets obtenus avant d’aller plus loin.
L’objectif n’est donc pas de faire davantage, mais de chercher où agir en priorité pour obtenir le maximum de bénéfice avec le minimum d’intervention nécessaire, sans jamais compromettre la sécurité ni la qualité des soins.
5. L’intuition clinique : une question à explorer
L’expérience clinique, l’écoute attentive et l’observation peuvent parfois faire émerger une intuition : cette impression qu’un élément important n’a peut-être pas encore été identifié.
Cette « petite voix » peut conduire le praticien à reprendre l’histoire du patient, à reformuler une question, à rechercher un événement oublié, minimisé ou jusque-là non exprimé, ou encore à rapprocher plusieurs observations qui semblaient indépendantes.
Elle constitue une invitation à rechercher.
Elle doit être confrontée à l’interrogatoire, à l’examen clinique, à l’imagerie, aux examens complémentaires lorsqu’ils sont indiqués et aux connaissances scientifiques disponibles.
Notre démarche cherche ainsi à préserver simultanément l’ouverture de l’observation et la rigueur de l’objectivation.
6. Occlusion, fonctions oro-faciales et posture
L’appareil manducateur participe à un ensemble fonctionnel comprenant notamment les dents, les articulations temporo-mandibulaires, les muscles masticateurs, la langue, la respiration, la mastication et la déglutition.
Certains déséquilibres occlusaux ou fonctionnels peuvent être associés à des douleurs dentaires, musculaires ou articulaires et peuvent interagir avec l’organisation posturale.
Notre approche repose sur l’examen clinique individualisé, la recherche de signes concordants et la réévaluation de la réponse au traitement, plutôt que sur l’application systématique d’un modèle unique.
Pour en savoir plus : Occlusodontie posturale
7. Biomatériaux : rechercher la meilleure compatibilité possible
Les matériaux dentaires sont placés dans un environnement biologique particulièrement complexe.
Ils sont soumis à la salive, aux variations de température et de pH, aux contraintes mécaniques, aux enzymes ainsi qu’aux interactions avec les autres matériaux présents en bouche.
Nous privilégions donc des matériaux sélectionnés pour leur biocompatibilité, leur stabilité, leurs propriétés physico-chimiques et leur comportement clinique.
Mais la biocompatibilité d'un matériau ne préjuge pas nécessairement de la tolérance individuelle.
Lorsque cela est pertinent, nous cherchons donc à tenir compte de l’histoire clinique du patient, de ses sensibilités, de sa réactivité, de son terrain et des matériaux déjà présents en bouche.
La compatibilité doit ainsi être envisagée comme une relation dynamique :
patient × matériau × environnement × temps
8. Une démarche de précaution vis-à-vis du BPA et de ses dérivés
Le bisphénol A (BPA) est reconnu comme perturbateur endocrinien. À ce titre, il peut interférer avec le fonctionnement du système hormonal et perturber différents processus biologiques impliqués notamment dans le développement, la reproduction, le métabolisme et le fonctionnement du système immunitaire.
Les périodes de développement — vie fœtale, petite enfance et adolescence — justifient une vigilance particulière vis-à-vis des substances susceptibles d'interférer avec les signaux hormonaux. Plus généralement, les perturbateurs endocriniens font l'objet de recherches concernant leur implication possible dans différentes pathologies, notamment certains troubles de la reproduction, du développement, du métabolisme et certains cancers hormono-dépendants.
L'une de leurs particularités est que la relation entre la dose et l'effet biologique ne se résume pas nécessairement au modèle toxicologique classique selon lequel “la dose fait le poison”. Des effets endocriniens peuvent être étudiés à de faibles niveaux d'exposition, ce qui conduit à porter une attention particulière aux expositions répétées et aux périodes de vulnérabilité.
Dans ce contexte, et conformément à notre démarche de précaution, nous privilégions lorsque cela est cliniquement possible des matériaux dentaires formulés sans BPA ni dérivés du BPA.
9. Le temps fait partie de la biocompatibilité
Un matériau placé en bouche n’est pas un élément figé.
Les contraintes mécaniques, chimiques et biologiques auxquelles il est exposé peuvent progressivement influencer son état de surface, ses interfaces et, selon sa composition, le relargage ou la transformation de certains constituants.
Pour en savoir plus : Prothèse dentaire sans métal
La biocompatibilité ne peut donc être envisagée uniquement au moment de la mise en place du matériau.
Cette évaluation s’inscrit dans le temps et nécessite un suivi clinique permettant de tenir compte de l’évolution de la restauration, de son environnement buccal et de la situation générale du patient.
10. Préserver les tissus naturels autant que possible
L’un des principes fondamentaux de notre pratique est de conserver autant que possible les structures biologiques naturelles.
La prévention, la prophylaxie, les soins conservateurs, la préservation de la vitalité pulpaire lorsqu’elle est cliniquement possible et les restaurations aussi peu invasives que possible participent à cette philosophie.
Préserver ce qui fonctionne sans impacter le vivant, demeure généralement préférable à remplacer prématurément ce qui peut encore être conservé.
11. Comprendre pour participer à sa propre santé
Le patient doit pouvoir comprendre ce qui se passe en lui et ce qui lui sera proposé.
Au cours de nombreuses années de pratique, nous avons observé chez de très nombreux patients qu’une explication permettant soudainement de donner du sens à leur histoire pouvait provoquer un véritable changement de regard sur eux-mêmes et sur leur santé.
Cette prise de conscience peut s’accompagner d’une réaction émotionnelle parfois intense : larmes, joie, colère, soulagement, mais surtout, très souvent, de l’apparition d’une nouvelle énergie d’espoir et du sentiment de pouvoir à nouveau agir sur sa propre santé.
Nous pouvons qualifier cette transformation de métanoïa, au sens premier d’un changement profond de compréhension et de perspective.
Comprendre, c’est déjà parfois commencer à aller mieux.
Cette transformation psychologique n’autorise pas à affirmer que l’explication donnée par le praticien déclenche directement la guérison biologique. En revanche, les relations entre le psychisme et l’organisme sont bien réelles : le stress, les attentes, le sentiment de sécurité, la perception de la douleur et la qualité de la relation thérapeutique peuvent s’accompagner de modifications neurophysiologiques et comportementales susceptibles d’influencer les conditions dans lesquelles l’organisme exerce ses mécanismes de régulation et de réparation.
L’hypothèse qui naît de notre observation clinique est donc la suivante : un changement profond de compréhension peut contribuer à créer un environnement psychologique, comportemental et physiologique plus favorable aux capacités d’adaptation et de réparation de l’organisme.
Cette hypothèse mérite d’être étudiée plutôt que transformée prématurément en certitude.
Expliquer n’est donc pas seulement transmettre une information. C’est parfois permettre au patient de changer profondément la manière dont il comprend ce qu’il vit, de retrouver l’espoir, de faire de nouveaux choix et de redevenir pleinement acteur de sa santé.
12. Respecter le libre choix du patient
Une fois les informations nécessaires données, le choix appartient au patient.
Le praticien apporte son expertise, formule ses recommandations et explique les conséquences prévisibles des différentes possibilités, mais il respecte le libre arbitre de la personne qu’il soigne.
Lorsque plusieurs solutions sont médicalement acceptables, notre rôle consiste ensuite à optimiser la solution choisie par le patient, quelles que soient ses préférences, dès lors que son choix demeure compatible avec sa sécurité, sa santé et le respect du vivant.
Il ne s’agit donc pas d’imposer ce que le praticien considère comme la solution idéale, mais de rechercher avec le patient :
la meilleure solution possible à l’intérieur du choix qu’il a librement effectué.
13. Réévaluer dans le temps
La prise en charge ne s’arrête pas avec la réalisation du soin.
Nous observons la réponse clinique, la tolérance, l’évolution des symptômes lorsqu’ils existaient, le comportement des matériaux et les modifications de l’environnement bucco-dentaire.
Cette réévaluation permet de confirmer une hypothèse, de la modifier ou d’en envisager une autre.
Notre démarche clinique peut ainsi être résumée par :
Observer → Écouter → Questionner → Rechercher → Objectiver → Hiérarchiser → Expliquer → Laisser choisir → Optimiser → Agir → Réévaluer.
14. La relation thérapeutique : comprendre, accompagner et apprendre
La qualité d’un soin dépend également de la qualité de la relation entre le patient et son praticien.
L’écoute, la confiance, la compréhension et la bienveillance peuvent permettre de recueillir des informations qui seraient autrement restées inexprimées et de mieux comprendre l’histoire du patient.
La relation thérapeutique n’est pas à sens unique.
Chaque situation clinique enrichit également l’expérience du praticien : chaque réponse particulière au traitement, chaque résultat attendu ou inattendu et chaque histoire singulière peuvent affiner son observation et son raisonnement.
L’expérience acquise auprès d’un patient peut ainsi être mise au service des patients suivants.
Soigner ne consiste donc pas seulement à réaliser un acte technique : il s’agit aussi de comprendre, expliquer, accompagner et apprendre.
Références scientifiques
Cette sélection bibliographique n’a pas vocation à être exhaustive. Elle présente quelques publications de référence illustrant les principaux domaines scientifiques pris en compte dans notre démarche.
Les niveaux de preuve diffèrent selon les sujets. Certaines relations sont bien établies, tandis que d’autres correspondent à des associations, à des mécanismes proposés ou à des domaines faisant encore l’objet de recherches.
Santé parodontale et santé générale
Sanz M, Ceriello A, Buysschaert M, et al.
Scientific evidence on the links between periodontal diseases and diabetes: Consensus report and guidelines of the joint workshop on periodontal diseases and diabetes by the International Diabetes Federation and the European Federation of Periodontology.
Journal of Clinical Periodontology. 2018;45(2):138–149.
Sanz M, Marco Del Castillo A, Jepsen S, et al.
Periodontitis and cardiovascular diseases: Consensus report.
Journal of Clinical Periodontology. 2020;47(3):268–288.
Foyers inflammatoires endodontiques
Georgiou AC, Crielaard W, Armenis I, de Vries R, van der Waal SV.
Apical Periodontitis Is Associated with Elevated Concentrations of Inflammatory Mediators in Peripheral Blood: A Systematic Review and Meta-analysis.
Journal of Endodontics. 2019;45(11):1279–1295.e3.
Biomatériaux, allergies et tolérance individuelle
Syed M, Chopra R, Sachdev V.
Allergic Reactions to Dental Materials — A Systematic Review.
Journal of Clinical and Diagnostic Research. 2015.
BPA et matériaux résineux
Fleisch AF, Sheffield PE, Chinn C, Edelstein BL, Landrigan PJ.
Bisphenol A and Related Compounds in Dental Materials.
Pediatrics. 2010;126(4):760–768.
Dursun E, Fron-Chabouis H, Attal JP, Raskin A.
Bisphenol A Release: Survey of the Composition of Dental Composite Resins.
The Open Dentistry Journal. 2016;10:446–453.
De Nys S, Duca RC, Vervliet P, et al.
Bisphenol A as degradation product of monomers used in resin-based dental materials.
Dental Materials. 2021;37(6):1020–1029.
Relargage et vieillissement des matériaux
Van Landuyt KL, Nawrot T, Geebelen B, et al.
How much do resin-based dental materials release? A meta-analytical approach.
Dental Materials. 2011;27(8):723–747.
PEEK et polymères haute performance
Najeeb S, Zafar MS, Khurshid Z, Siddiqui F.
Applications of polyetheretherketone (PEEK) in oral implantology and prosthodontics.
Journal of Prosthodontic Research. 2016;60(1):12–19.
Évaluation biologique des biomatériaux
ISO 7405:2025 — Dentistry — Evaluation of biocompatibility of medical devices used in dentistry.
L’évaluation biologique des biomatériaux dentaires s’inscrit également dans le cadre général de la série ISO 10993 relative à l’évaluation biologique des dispositifs médicaux.
Notre principe
Observer sans préjuger.
Rechercher sans réduire.
Objectiver chaque fois que possible.
Comprendre avant de traiter.
Rechercher le meilleur effet de levier.
Expliquer avant de décider.
Respecter le libre choix du patient.
Optimiser ce choix dans le respect du vivant.
Puis observer de nouveau et réévaluer.